La Charité dans la Doctrine Sociale de L’Église catholique.

Par Henri Huille
samedi 23 mars 2013
par  Impertinent

La Doctrine Sociale de l’Église est une idéologie de la soumission, de la résignation ; Une idéologie du maintien de « la dictature de l’argent », selon la formule de René Andrau, le « joug du capital » dans la déclaration de principes de la Libre Pensée (adoptée au Congrès de Rome, 1904).

C’est à cette aune qu’il faut apprécier le sens que l’Église et ses militants donnent de la Charité et ce serait une erreur que de la résumer à l’aumône (humiliante) faite aux pauvres par les riches. Étant un des principes fondamentaux sur lequel repose sa Doctrine sociale, Il n’est peut-être pas inutile de rappeler les plus essentiels des principes de cette doctrine, dans les termes mêmes de l’Église.

La charité

Un ensemble cohérent de principes

- La société est semblable à un corps humain : « Dans le corps humain, les membres malgré leur diversité s’adaptent merveilleusement l’un à l’autre, de façon à former un tout exactement proportionné et que l’on pourrait appeler symétrique. Ainsi, dans la société, les deux classes sont destinées par la nature à s’unir harmonieusement dans un parfait équilibre. Elles ont un impérieux besoin l’une de l’autre : il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital » [1]2

Que, dans un corps vivant, des membres se révoltent contre la tête et c’est une maladie. Que, dans le corps social des « membres » se révoltent, se coalisent contre « la tête ». Cela est condamnable car « l’ordre naturel voulu par Dieu » n’est plus respecté. L’ordre divin appelle les classes sociales (ou au moins leurs représentants) à collaborer.

- Les corps intermédiaires  : ils sont les institutions et groupements chargés de mettre du liant dans tout ça. Faire en sorte que les membres du corps social acceptent et si possible mettent un zèle joyeux dans l’application des décisions prises par ceux (le Chef, les élites) qui sont en charge du Bien commun.

Ainsi, en 2009, après la mobilisation contre la « réforme » des retraites, les évêques de France ont publié leur vision du rôle des syndicats, (voulant les assimiler aux corps intermédiaires) : « Comme ailleurs en Europe, le syndicalisme français vit les difficultés et les espoirs des nombreux corps intermédiaires qui, dans une société libre et organisée, structurent la vie sociale et assurent, entre un marché non régulé et un État trop puissant, la stabilité indispensable à l’efficacité économique et à la paix sociale. » [2]

Structurer la vie sociale et assurer la stabilité indispensable à la paix sociale. Difficile de mieux dire !

- Le Bien commun  : « C’est le bien du « nous-tous ». [3] Cette conception renvoi à une organisation de la société vue comme un assemblage de communautés (famille, corporation, cité, province...). Communautés dans lesquelles les droits des hommes et des femmes ne sauraient prévaloir, pas plus en tant que citoyens qu’en tant que salariés. Réduits qu’ils sont à n’être plus que des « personnes » qui n’existent que par leur appartenance à la communauté et par la place qui leur est assignée en son sein.

Ainsi Philippe Pradines, théoricien et militant de la DSE, donne une conférence devant le patronat chrétien : « Oui à la personne, non à l’individu. Pour l’Église, tout individu est appelé à devenir une personne. Cet accomplissement est à la fois libre, personnel et social. L’homme devient responsable de lui-même comme de l’humanité. » [4]

A cette occasion, il définit l’Entreprise comme « tout à la fois une communauté d’hommes au travail et une aventure économique. » On connaît la formule : on est tous dans le même bateau, il faut que vous acceptiez des sacrifices !

Rappelons ce qu’en écrivait René Andrau : « La Doctrine Sociale de l’Église catholique fait l’objet d’une confusion souvent entretenue par ceux qui s’en réclament et qui n’en retiennent que ce qui les arrange. Or, considérer comme subordonnés les « droits humains de chacun » revient à les considérer comme secondaires par rapport à l’appartenance communautaire. Pourtant, le combat contre la dictature de l’argent et de ses serviteurs, visibles ou moins visibles, reste bien le premier combat à mener. » [5]

- La subsidiarité : « Que l’autorité publique abandonne donc aux groupements de rangs inférieurs le soin des affaires de moindre importance où se disperserait à l’excès son effort. Elle pourra dès lors assurer plus librement, plus puissamment, plus efficacement les fonctions qui n’appartiennent qu’à elle parce qu’elle seule peut les remplir. Ces fonctions sont : diriger, surveiller, stimuler, contenir, selon que le comportement et les circonstances ou la nécessité l’exigerons ». [6]

En bref : la plus extrême centralisation de la décision s’accompagnant de la plus grande décentralisation possible dans l’application stricte des décisions, avec le gros bâton derrière la porte au cas où ...

C’est ce principe qui préside au « désengagement de l’État » à la « fin de l’État-providence » c’est-à-dire la liquidation des services sociaux. Étant dévolu aux associations caritatives et ONG le rôle de palliatifs aux conséquences désastreuses de cette liquidation.

- L’inviolabilité de la propriété privée : « Les socialistes, pour guérir ce mal, poussent à la haine jalouse des pauvres contre les riches. Ils prétendent que toute propriété de biens privés doit être supprimée, que les biens d’un chacun doivent être communs à tous, et que leur administration doit revenir aux municipalités ou à l’État. Moyennant ce transfert des propriétés et cette égale répartition entre les citoyens des richesses et de leurs avantages, ils se flattent de porter un remède efficace aux maux présents. Elle (pareille théorie) est souverainement injuste en ce qu’elle viole les droits légitimes des propriétaires, qu’elle dénature les fonctions de l’État et tend à bouleverser de fond en comble l’édifice social. (…) De tout cela, il ressort une fois de plus que la propriété privée est pleinement conforme à la nature. »

Le ’’curé de Molex’’, dont on nous a rebattu les oreilles à l’occasion du plan social qui a frappé les salariés de Molex, déclarait à la presse : « Le capital n’est pas intrinsèquement mauvais. Il faut de l’argent pour faire tourner la machine économique (…) L’Église est fermement opposée au collectivisme parce qu’elle empêche l’homme de progresser en tant qu’individu responsable. Je suis clairement sur cette position. » [7] Faut-il s’en étonner ?

Une prétention totalitaire

Cette doctrine, aujourd’hui comme hier, ne prétend pas concerner les seuls catholiques qui feraient le choix de guider leur vie personnelle selon ses préceptes. Selon l’Église, sa doctrine sociale à vocation à s’appliquer à l’ensemble de la société. Elle a pour visée d’influencer les lois tout autant que de déterminer les règles auxquelles les personnes auraient à se conformer dans les comportements individuels.

« C’est l’Église qui puise dans l’Évangile des doctrines capables, soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l’adoucir, en lui enlevant tout ce qu’il a d’âpreté et d’aigreur, l’Église qui ne se contente pas d’éclairer l’esprit de ses enseignements, mais s’efforce encore de conformer à ceux-ci la vie et les mœurs de chacun … » [8]

Cet objectif est réaffirmé en de multiples occasions par les plus hautes instances de l’Église.

Ainsi, dans un document émanant de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi dont le préfet était alors (en 2002) le cardinal Joseph Ratzinger, aujourd’hui pape Benoit XVI :

« (…) d’une part, les citoyens revendiquent la plus complète autonomie pour leurs choix moraux, tandis que, de l’autre, les législateurs pensent qu’il faut respecter cette liberté de choix, en formulant des lois qui font fi des principes de l’éthique naturelle (…) Quand l’action politique est confrontée à des principes moraux qui n’admettent ni dérogation, ni exception, ni aucun compromis, l’engagement des catholiques devient plus évident et se fait lourd de responsabilités. Face à ces exigences éthiques fondamentales auxquelles on ne peut renoncer, les chrétiens doivent en effet savoir qu’est en jeu l’essence de l’ordre moral, qui concerne le bien intégral de la personne. Tel est le cas des lois civiles en matière d’avortement et d’euthanasie (à ne pas confondre avec le renoncement à l’acharnement thérapeutique qui, même du point de vue moral, est légitime), qui doivent protéger le droit primordial à la vie, depuis sa conception jusqu’à sa fin naturelle. De la même manière, il faut rappeler le devoir de respecter et de protéger les droits de l’embryon humain.  » [9]

C’est cette prétention totalitaire de gouverner à la fois la société et les individus, les corps et les consciences qui est à l’origine de la publication par les évêques de France, (octobre 2011, donc avant les présidentielles de 2012), d’un document intitulé : « Élections : un vote pour quelle société ? » dans lequel on peut lire, entre autres couplets de la rengaine cléricale, les passages suivants : « Il est impératif que les autorités publiques refusent l’instrumentalisation de l’embryon. De même, l’avortement ne peut en aucun cas être présenté comme une solution pour les mères en difficulté (…) le dépistage prénatal systématique qui risque de déboucher sur l’élimination des personnes porteuses de certains handicaps remet en cause en son fondement même la solidarité envers le plus faible qui doit animer la société (…) Toute personne, quel que soit son âge, son état de fatigue, son handicap ou sa maladie, n’en garde pas moins sa dignité. Pour cette raison, « l’euthanasie est une fausse solution au drame de la souffrance, une solution indigne de l’homme » (Benoît XVI) car elle vise, sous prétexte de compassion, à abandonner les personnes au moment où elles ont le plus besoin d’aide et d’accompagnement. » [10]

Puisqu’on vous le dit : « la foi délivre la raison de ses aveuglements ». [11]

La « raison délivrée » résidant en ceci : « Quand nous aurons quitté cette vie, alors seulement nous commencerons à vivre. Cette vérité qui nous est enseignée par la nature elle-même est un dogme chrétien. Sur lui repose, comme sur son premier fondement, tout l’ensemble de la religion ». [12]

En clair : nous aurons le droit de décider pour nous-mêmes et, éventuellement d’être heureux … quand nous serons morts. En attendant, il ne faut pas réduire les souffrances des vivants car ce serait saper les bases même du besoin de Charité.

Et les bons Pères d’en rajouter une louche : « Le mode de vie qui est le nôtre depuis quelques décennies ne pourra pas être celui de tous les pays du monde, ni même se maintenir perpétuellement tel quel chez nous. Depuis longtemps, avec d’autres, les papes et les évêques appellent chacun à reconsidérer sa manière de vivre, à privilégier l’être plus que l’avoir » [13]

Une idéologie de la résignation

On l’aura donc compris, la Doctrine Sociale de l’Église est une idéologie de la soumission, de la résignation ; Une idéologie du maintien de « la dictature de l’argent », selon la formule de René Andrau, le « joug du capital » dans la déclaration de principes de la Libre Pensée (adoptée au Congrès de Rome, 1904).

C’est à cette aune qu’il faut apprécier le sens que l’Église et ses militants donnent de la Charité. Ce serait une erreur que de la résumer à l’aumône (humiliante) faite aux pauvres par les riches. Comme tout autre aspect de la DSE, la Charité participe à « l’ordre naturel voulu par Dieu » et la mission donnée aux corps intermédiaires, aux ONG, aux associations caritatives est d’œuvrer à l’acceptation de ’’l’ordre’’ actuel par les membres du corps social. L’aumône n’étant QUE la dernière roue du carrosse de la Charité, la queue de la comète.

Encore une fois, qu’en disent-ils eux-mêmes ?

« … l’adhésion aux valeurs du Christianisme est un élément non seulement utile, mais indispensable pour l’édification d’une société bonne et d’un véritable développement humain intégral (…) la source ultime n’est pas, ni ne peut être, l’homme mais Dieu » [14]

« Le magistère de l’Église [a précisé] au fil des encycliques, une doctrine sociale qui trouve légitime d’associer la charité à la justice, puis la solidarité à la charité (...) La solidarité n’est pas un sentiment de compassion vague. Bien au contraire, précise le Compendium de la doctrine sociale, « c’est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun »  [15]

« Il est fort possible que la prise en compte du bien commun demande des sacrifices à chacun » [16]

D’un glissement sémantique à l’autre, on passe de la Solidarité à la Charité qui est définie comme la recherche du Bien commun qui, vue la crise, exige des sacrifices pour la population.

« Pour une prise en charge spirituelle et humaniste de l’homme souffrant. L’Église ne peut demeurer à l’écart quand l’homme souffre et doute. Ce contexte nous conduit à poursuivre une réflexion sur ce que l’Église peut et doit apporter à celui qui souffre dans sa vie personnelle, au sein de sa famille, dans son milieu professionnel, (…) La question se pose de savoir comment le faire. Trois réponses (...)

1. Rejoindre celles et ceux qui ont en charge le Bien Commun et les soutenir spirituellement dans leur charge …

2. Au niveau de nos communautés chrétiennes, de nos mouvements d’Église, favoriser des rencontres qui permettent d’éclairer les choix des entreprises …

3. Tendre la main à ceux qui souffrent en les accompagnant et en les aidant à garder l’espérance : l’Église se doit d’apporter le soutien spirituel mais aussi concret aux organisations caritatives, confessionnelles ou non, qui créent des actions innovantes, assistent et accompagnent les personnes qui pâtissent le plus de la crise » [17]

Résumons : Quand l’homme souffre et doute (après son licenciement par exemple), l’essentiel de la Charité consiste à soutenir les « élites » (qui ont œuvré au Bien commun : sauver l’Entreprise et sa compétitivité en licenciant), et aider les pauvres, les chômeurs à garder l’Espérance … qu’une fois morts, après une vie de souffrances et de privations, tout ira mieux. L’aumône (le soutien concret), outre qu’il légitime aux yeux de beaucoup la démarche caritative, reste par ailleurs un bon moyen de faire du prosélytisme, tout en pompant des fonds publics et privés.

Une République sous le patronage de la papauté

Peut-on démentir aujourd’hui, en 2012 cette autosatisfaction du Vatican, datée de 1931 ?
« Là ne se bornent pas les services rendus par la Lettre de Léon XIII ; car ses leçons ont fini par pénétrer insensiblement ceux-là mêmes qui, privés du bienfait de l’unité catholique, ne reconnaissent pas l’autorité de l’Église.
Ainsi, les principes du catholicisme en matière sociale sont devenus peu à peu le patrimoine commun à l’humanité. Et Nous Nous félicitons de voir souvent les éternelles vérités proclamées par Notre Prédécesseur d’illustre mémoire, invoquées et défendues, non seulement dans la presse et les livres même non catholiques, mais au sein des parlements et devant les tribunaux. »
 [18]

Peut-on aujourd’hui, en 2012, retrancher quoi que ce soit au propos de Jean Jaurès, prononcé à l’Assemblée, en novembre 1893 ?

« Vous ne pouvez détruire la République, mais vous y introduisez ses ennemis d’hier en gouvernants et en maîtres, pour en chasser plus sûrement les militants qui l’ont faite et qui ont versé leur sang pour elle. Vous ne pouvez pas détruire ouvertement, officiellement votre œuvre de laïcité, mais vous mettez votre République sous le patronage de la papauté… Oui, c’est la politique de Léon XIII qui vous dirige ».


[1Encyclique « Rerum Novarum », 1891, première encyclique sociale, fondatrice.

[2In : le syndicalisme français en mouvement. Conférence des évêques de France - Service national famille et société - Département Économie, Politique et Structures Sociales, Avril 2009

[3Encyclique « Caritas in Veritate », 2009

[4Philippe Pradines, in « Management : la subsidiarité, Organisation de l’Entreprise et Enseignement de l’Église »

[5René Andrau, in « la DSE, ferment communautariste », juillet 2007

[6- Encyclique « Quadragesimo Anno », 1931, pour le 40ème anniversaire de « Rerum Novarum »

[7In « La Dépêche, 10/05/2009 »

[8Encyclique « Rerum Novarum »

[9« Note Doctrinale concernant certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique », le 24 novembre 2002

[10« Élections : un vote pour quelle société ? » Conseil permanent de la Conférence des évêques de France, 3 octobre 2011

[11Encyclique « Caritas in Veritate »

[12Encyclique « Rerum Novarum »

[13« Élections : un vote pour quelle société ? » Conseil permanent de la Conférence des évêques de France, 3 octobre 2011

[14Encyclique « Caritas in Veritate »

[15« Ce qui fonde la doctrine » in La Croix, 5/10/09

[16Conférence Des Évêques De France, Conseil Famille et Société, Grandir dans la crise, mars 2011.

[17« La crise économique et sociale », Article de Mgr Lacrampe La Croix, le 10 novembre 2008

[18Encyclique « Quadragesimo Anno »


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