GUILLAUME-THOMAS RAYNAL, un philosophe des Lumières (1713-1796)

mardi 17 janvier 2012
par  ALPMR

En 1790, les fondateurs de la société des amis de la Constitution avaient placé à la tribune de leurs réunions la statue de Guillaume Thomas Raynal qu’ils honoraient comme apôtre des libertés. Cela jusqu’au moment où ils considérèrent qu’il avait perdu la raison (en critiquant, dans une lettre adressée à l’Assemblée législative, « l’affaiblissement du pouvoir royal et l’impact immodéré des sociétés populaires ») Ils conduisirent alors sa statue à l’hôpital des fous. L’ALPMR-13 a souhaité en savoir plus sur la personnalité et l’œuvre de Guillaume Thomas Raynal.

Raynal est né à Lapanouse dans le Rouergue et après de longues études chez les Jésuites, accède à la prêtrise en 1733, offrant un moyen de promotion sociale. Il est nommé à Paris, à l’église Saint-Sulpice et sert également de précepteur à la progéniture de grandes familles. Doué d’une plume facile, il vend des sermons à ses confrères moins prolixes. Il n’hésite à monnayer des inhumations de protestants en les faisant passer pour catholiques ce qui déclenche un scandale.
Mais sa carrière de prêtre de paroisse sera de brève durée, c’est comme écrivain que Guillaume-Thomas Raynal va se faire connaitre de ses contemporains ; il imprime lui même ses œuvres, en 1750 il est nommé directeur du Mercure de France et devient membre de l’Académie Royale des sciences et des lettres de Berlin.

Son ouvrage le plus célèbre l’histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, est un véritable "best seller", la première édition en 1770(Amsterdam, sans nom d’éditeur) est publiée anonymement mais dès la troisième édition de 1780 le portrait de Raynal figure en tête et il signe son ouvrage, qui s’attaque à la fois à la monarchie et à la religion. Cette troisième édition était largement remaniée. C’est un triomphe de la propagande des Lumières, bien plus à l’époque que l’Encyclopédie. Il est condamné par un arrêt du Parlement de Paris, daté du 25 mai 1782, disant qu’il s’agit d’un livre "tendant à soulever les peuples". L’ouvrage est brûlé en place publique, ce qui ne fait que croître son succès ! Raynal est contraint de se réfugier en Suisse en 1781, puis de là en Prusse et puis en Russie à la cour de Catherine II. Il est autorisé à revenir en France en 1784 mais pas à Paris, il s’installe à Toulon, puis à Marseille.

L’histoire des deux Indes est une encyclopédie en dix volumes, un voyage philosophique comme on les aime à l’époque, où il fait le procés du despotisme, de la religion et du colonialisme. Il est le premier à dénoncer le commerce des esclaves, conséquence des conquêtes coloniales du XVIIIéme siècle. Il fait collaborer à son œuvre d’autres écrivains comme Holbach et Diderot.

La collaboration de Diderot est certaine pour la deuxième édition puisqu’elle incorpore une série de fragments reproduits d’abord pour la Correspondance de Grimm, dans la seconde moitié de 1772 et on a également des certitudes pour la troisième édition de 1781.

Dans toutes les éditions de l’Histoire des deux Indes l’introduction est un abrégé d’histoire jusqu’au début des explorations et de la colonisation européenne qui pose la question : "L’Europe a fondé partout des colonies mais connait-elle les principes sur lesquels on doit les fonder ?" Le droit de coloniser n’est pas remis en question, il s’agit d’examiner comment la colonisation pourrait être mieux établie, comment mieux l’organiser, d’étudier le commerce européen. Il faut entendre par "commerce" l’ensemble des échanges mondiaux et la prise de conscience du caractère mondial de l’économie européenne du XVIIIeme siècle. Cette introduction sert également, dès 1792, à faire entendre les mots d’ordre fondamentaux des Lumières, à savoir le développement "des travaux utiles au genre humain" que sont l’agriculture et l’industrie, la condamnation de la superstition et de "cette fausse science qu’on appelle théologie", la critique du système féodal et de l’Eglise qui excommunie les commerçants, l’attaque directe de la papauté qui a protégé les artistes mais persécuté les savants et les penseurs : "les belles lettres décorent l’édifice de la religion. C’est la philosophie qui la détruit. Aussi l’Eglise romane favorable aux belles-lettres et aux beaux-arts fut-elle opposée aux sciences exactes."

Le pouvoir temporel du pape, l’intolérance, l’inquisition sont condamnés. Les vices de l’Eglise et la morale chrétienne sont opposés à la morale sociale exposée par Diderot à Catherine II : les hommes enrichis dans les sociétés tranquilles veulent jouir ; ils craignent l’ennui et ils cherchent les plaisirs avec passion.

L’introduction de Raynal est favorable au commerce international mais hostile aux conquérants. Le programme annoncé dans l’introduction de l’Histoire est proche de celui des Girondins.

À travers l’histoire des Hollandais et leurs conquêtes dans le Livre II, Raynal pose la question cruciale : peut-on être républicain et colonisateur ?

Diderot répond dans l’apostrophe aux Hottentots qu’il intercale dans l’édition de 1781 et qui les met en garde contre l’agression européenne.

La dernière section dans la 3éme édition, est dominée par un événement capital qu’est l’indépendance des États Unis et cet événement fera l’objet d’importantes additions dans toute l’œuvre de 1781. Ces additions ont été faites avec la collaboration de Diderot .
Raynal est maintenant à tort oublié alors que la portée philosophique de son œuvre est immense ; en effet il explique le lien des progrès culturels des européens avec la découverte de civilisations non européennes, souligne le lien dialectique entre la culture européenne et ceux que le XVIIIe siècle nommait indifféremment des "sauvages".
La prise de contact avec des peuples de civilisations différentes, des religions différentes, des organisations sociales et politiques variées, mais surtout l’absence de propriété privée qui interpelle Raynal, c’est cela qui a permis à l’avant-garde intellectuelle européenne de se détacher de l’idée d’une morale universelle, d’une religion unique, en attendant de renoncer à toute religion, la remise en cause des principes politiques et moraux.

Les civilisations non européennes, même colonisées ou détruites par les européens ont ébranlé, parfois même après leur disparition la pensée européenne la plus avancée.

Si Raynal n’a pas écrit seul L’Histoire, on a identifié au moins trois autres auteurs qui sont Pachemeja, Deleyre et Diderot, il n’en demeure pas moins que l’ensemble, malgré les nuances, obéit à une mouvement tendant à renverser l’ordre établi, tant aux colonies qu’en Europe.

Raynal, pensant avoir été entrainé trop loin par les trois autres, reniera dix ans après "son" œuvre par l’adresse à la Constituante de 1791. La Convention lui attribuera malgré tout une pension en le surnommant "père de la révolution".

ML


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